Soudain elle presse le pas puis se met à courir, remonte l'avenue, de plus en plus vite s’engouffre dans une enfilade de rues, et arrive en bas de chez elle. Elle s'arrête un bref instant, le sang cogne contre ses tempes. Sans laisser à son corps le temps de s'apaiser, elle entame l'ascension de l’escalier, gravissant les marches quatre à quatre. Les étages se succèdent un à un, jusqu’au dernier. Passé le seuil de sa chambre de bonne, elle se jette sur son lit.
Ce n’est qu’à ce moment qu’elle se rend compte que toutes ces contrariétés lui ont fait oublier l'objectif de son expédition : ses emplettes au marché. Le mal qu'elle a eu à surmonter son dégoût de sortir, la dispute avec son amie, la foule qu'elle a côtoyée et qui l'a rudoyée sans pitié, la vieille qui lui a fait si peur, tout cet écœurement ressenti au contact de tant de monde, de tant de nourriture, de tant de bruit, de tant de vie, n'aura servi à rien. Tout ce temps, pour rien. Il n'y a plus qu'à recommencer... Des larmes d’énervement, de rage et de honte se mettent à couler lentement le long de ses joues, tandis que l'envahit le sentiment paralysant de sa propre inconsistance. Elle se recroqueville sur elle-même, s'enroule dans sa couette et s'endort brusquement, les joues encore humides.
Quand elle se réveille, la nuit est tombée, métamorphosant la pièce. En bruit de fond, on entend le ronflement du réfrigérateur. La lumière des lampadaires qui filtre à travers les carreaux s'y reflète, générant un éclat blanc métallique qui se répand dans toute la pièce. Le réfrigérateur... On ne voit plus que lui, monstre au ventre replet. C'est qu'il occupe une place de choix, trônant au milieu de la pièce, le long du mur principal. Où que l'on se tienne dans cette petite chambre, c’est vers lui que converge le regard : du le seuil de la porte d'entrée, en face, ou des cabinets, à gauche, ou de la petite salle de bain sur la droite, aussi bien que du lit qui ne s'y trouve qu'à quelques pas.
Justement, la voilà qui se lève et franchit allègrement les quelques mètres qui l'en séparent. Elle ouvre vivement la porte, une lumière blafarde s'en échappe et se répand sur ses cheveux, les parant d'une auréole hâve, ainsi que sur son visage, en accentuant tous les traits. Le front lisse et bombé semble briller, le nez, fin, droit, s'allonge démesurément au dessus des lèvres délicates, fines, aiguisées. Le menton, au bout de son cou tendu, pointe vers les entrailles métalliques de l’appareil, et ses yeux grands ouverts en scrutent l'intérieur :
- Alors, Paulo, murmure-t-elle, qu'as-tu pour moi aujourd'hui?
Des dizaines de pots de yaourt nature bleus, scrupuleusement alignés en rangées parfaitement similaires, occupent toutes les étagères. Un bref frisson la traverse. Une moue de déception creuse ses joues plus qu’à l’habitude. Un charme étrange émane de son visage si fragile, peut-être dû au regard qui l'anime, tantôt vide, glissant sur les choses, comme si rien ne pouvait l'atteindre, tantôt perçant, presque agressif et disséquant.
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