Marie, elle, a continué sur sa lancée sans se retourner. Les quelques larmes d’énervement qu’elle a laissé échapper ont déjà séché, laissant sur ses joues des sillons salés et une sensation sèche et désagréable. Concentrée sur les mouvements qu’elle imprime à son corps, son esprit se calme. Elle oublie peu à peu. Elle oublie la discorde avec son amie, et jusqu’à leur rencontre même. Elle se dirige vers le marché, où elle avait prévu de faire quelques achats.
Dans la rue, elle marche. Les gens qu'elle croise, qui la frôlent presque, tant la foule est dense, elle ne les voit pas. Elle se laisse envahir par le brouhaha incessant qui couvre le bruit de la circulation. Dans cette demi-conscience du monde qui l'entoure, peu à peu, elle se sent bien : absente par la pensée, présente par son corps seul. Prenant part à la foule qui l'entoure, elle se sent, parmi ces étrangers, un peu étrangère à elle-même dans l'étourdissement que cela lui procure. Les pensées vagabondent, lui traversent l'esprit sans se fixer, sans se construire, fuyantes et éphémères. Un peu hébétée, elle goûte l'absence de douleur sans pour autant ressentir de véritable plaisir à être là.
Dans la rue, elle marche, sans autre objectif que la recherche de ces sensations, qui en ce moment précis lui rendent l’existence supportable.
« Mais enfin, Mademoiselle, faites attention ! »
En une fraction de seconde, ce fragile équilibre se rompt. Une petite bonne femme aux cheveux blancs permanentés, au dos voûté et à l'air indigné, la regarde du haut de son mètre quarante-cinq bien tassé. A ses pieds, un panier en osier a vomi son contenu : un morceau de viande sanguinolent qui s'échappe d'un papier d'emballage déchiré, des fraises écrabouillées contre leur barquette en plastique transparent, de la crème qui, non contente de s'être répandue par dessus le tout, dégouline jusque sur le bitume.
Un peu écœurée par cette vision, elle en oublie d'abord de s'excuser auprès de la vieille dame. Passé le premier moment de stupéfaction, elle se tourne vers elle pour maugréer un « désolée » de circonstance, mais la vision du visage de vieille qui s'impose à elle, avec son sourire édenté et une pointe de salive séchée à la commissure gauche de ses lèvres, la pétrifie. Les yeux vitreux, sertis dans leur orbite par des milliers de petites rides, la fixent sans ménagement. Son regard à elle plonge dans les plissures de la peau, qui partent du contour de l’œil, s'étendent jusque sur la joue qu'elles traversent de part en part, avant de se jeter dans les bajoues mollement avachies sur un cou dont la peau n'en finit pas de plisser et de s'affaisser. Elle ressent un mélange de terreur et de fascination au spectacle de ce visage, si déformé par le temps qu'il lui semble presque irréel.
« Mais quelle bécasse ! je ne sais pas, moi, dites quelque chose, aidez-moi à ramasser tout ça ! »
C'est sur la voix, maintenant, que se concentre toute son attention. Une voix à la fois stridente et chevrotante, caverneuse, qui prend des flexions et des intonations qu'elle n'avait jusque-là entendues que dans de vieux films en noir et blanc.
Ayant repris ses esprits, elle ramasse machinalement les produits tombés à terre, tend son panier à la vieille dame, maugréé un mot d'excuse et tourne les talons sans autre forme de procès. Tirée ainsi de sa rêverie, la voilà revenue au monde, assaillie par le flot ininterrompu des passants. Les visages qu'elle croise maintenant lui semblent hostiles, répugnants, ou bien encore indifférents, parfois même suscitent son mépris. Qui sont tous ces gens, pourquoi lui semblent-il aussi laids ? La vie qu'ils mènent doit être aussi moche qu'eux. Cette femme-là, à la silhouette épaisse, aux traits grossiers et tirés, aux cheveux filasses qui lui tombent jusqu'aux épaules, doit avoir des gosses qui chouinent à longueur de journée et un mari devenu indifférent au fil des années. Comment les gens peuvent-ils se contenter de ça ? Elle, elle aspire à autre chose. Quelque chose qu'elle n'a pas encore trouvé cependant... A cette pensée, l’étau intérieur qui l’oppresse en permanence se ressert. Et quel écoeurement produisent ces odeurs de nourriture qui émanent des différents stands : ceux des marchands de fromage, des poissonniers, des charcutiers, et même l'odeur des légumes, faite de terre et de fermentation, qui se mêle à toutes les autres...
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