Citations

"Par-delà toutes les raisons sociales et psychologiques que je peux trouver à ce que j'ai vécu, il en est une dont je suis sûre plus que tout : les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres."
Annie Ernaux, L'évènement

"Si je ne pensais pas que la mission d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais pas un but que je crois utile, je m'arrêterais ici, et je n'essaierais pas de décrire ce que j'éprouvais ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives."
Gérard de Nerval, Aurélia

vendredi 30 mars 2012

Chute

Flétri d'idées folles,
De génie avorté,
D'intentions racollées et de désirs rabroués,
Il vacille.

Pétri de regrets
D'attention déçues
D'élans retenus et d'indicibles vertiges,
Il tombe.


Pourri de secrets malapris,
De sentinelles trahies,
De milles manière et de manière incertaine, 
Il sombre.

Invitation

Serre-moi dans tes bras
Laissons glisser l'orage
Au gré des grondements du tonnerre
Voyageons émerveillés par monts et vallées
Pour faire liane de nos corps
Pour faire corps de nos coeurs

Secret

Secret promises
Hidden promises
Are they all lies
Or are they gonna make each of us happy ?


God knows what it's gonna take
And where lies true happiness.


Are we for real
Or is it just one plus one
You and I
Laying by each other,
Lying to each other ?


God knows what it's gonna take
And where lies true happiness.

L'amour n'existe pas

L'amour n'existe pas,
L'amour n'existe plus.
Il a passé dans les cours de récré,
S'est épuisé en étés écoulés,
Est passé puis s'en est allé.


L'amour n'existe pas,
L'amour n'existe plus.
Mû de siège en bastion,
Après les répétitions 
Au théâtre de mon coeur,
Avant le filage saccagé,
Avant la première avortée,
Il se meurt.


L'amour n'existe pas,
L'amour n'existe plus.
Quel sens cela a-t-il d'aimer 
Quand d'amours imbéciles on s'éprend
Quand inlassablement on se méprend ?
Par le redoublement de nos égarements 
Nous voilà mutuellement dupés.


De ces temps gaspillés
En rêves épurés
De réalité déconnectés,
Je suis lasse.


De ces élans de désir
Nés d'une infime étincelle
Lovés en une vacillante nacelle
Qui vogue de mal en pire,
Je suis lasse.


De ces feux embrasés 
D'un rien si vite allumés,
De cette sourde puissance 
Qui prend ses aisances,
De son lit enragé, dévasté, saccagé,
Je suis lasse.


De ces impulsions urgentes,
De ces compulsions blessantes,
De ces oublis de moi-même
En celui qu'alors j'aime,
Je suis lasse.


Des combats incessants 
De désirs lancinants 
De fusion recherchée 
Et de moi annihilé,
Je suis lasse.


De ces accès de fièvre,
De ces rêves funèbres,
De ces malentendus pérennes
Tissant le nid de mes douleurs et de mes peines,
Je suis lasse.



De ces amours macabres,
De ces éprouvantes batailles
Des sentiments qui déraillent
Et s'étiolent en acerbes palabres,
Je suis lasse.



Aimer, je ne sais pas
Aimer je ne sais plus.
Laisse-moi réapprendre, 
Seulement même apprendre
Car c'est l'amour même que j'ai aimé
C'est la vie même que j'ai aimée
Jamais les malheureux dont le chemin j'ai croisé.


Les jeux de mon imagination,
Les méandres de l'idéalisation,
M'ont bernée à coups assénés

D'illusions déçues,
De peines malvenues,
De larmes injustifiées,
D'espoirs insensés brisés.

Laisse-moi à tes côtés
La quiétude trouver
La vraie vie goûter
Nos envies savourer.
Aurais-je un jour l'heur
de faire ton bonheur...

lundi 26 mars 2012

No room for me

There's no room for me in your life,
I feel scratched and itchy,
Stretched up in a suit that's too tight for me,
Not able to moove nor to breathe.


There's no room for me in your life,
I despise me for rushing back to you,
As all I get is your indifference
And sudden surges of sadness.
How could I believe this time would be different ?


Why is it so, that every time
My imagination plays me the same old tricks again.
Romance starting up in my head
Blinding me off until i'm stupid enough
To fall into the same trap all over again.

There's no room for me in your life,
But I truly don't care
As mine is stuffed up with my urges and desires
With the good tricks my imagination knows to play
I just have to remember how.


There's no room for me in your life,
But a life like yours disgusts me.
How can one be so self-sufficient? 
I'd rather be with myself then,
Choosing dreams over reality.

Marie, Episode 7 : Un lent embrassement



Elle quitte la pharmacie et retourne sur ses pas, traverse la route avant de descendre les escaliers qui mènent au quai, et se tient là, tout au bord, tout près de l'eau. Elle dévisse le bouchon du flacon de dissolvant qu'elle laisse délibérement tomber, rebondir sur le bord du quai, et se jetter à l'eau. Le bruit de sa chute est presque inaudible -  court, franc et sec au contact de la pierre, puis plus joyeux et généreux lorsqu'il frappe l'eau en dispensant de minuscules goutelettes qui retombent éclabousser la surface. Elle regarde le bouchon dériver, emporté par le léger courant, brinqueballé deçà-delà, s'éloignant du bord puis se rapprochant dans une ronde infinie. Elle jubile, elle d'habitude si respectueuse de tout ce qui s'apparente de près ou de loin au respect de l'environnement, elle si scrupuleuse sur les règles qu'elle a toujours suivies à lettre, d'avoir laissé échapper ce geste, et de s'en moquer du plus profond d'elle-même. Elle regarde s'échapper ce bouchon virevoltant, épris d'une liberté qu'elle voudrait faire sienne.
Elle porte le flacon à son nez, inspire lentement. L'odeur forte et pénétrante lui fait vite tourner la tête, et provoque surtout une nausée importante. Mais elle n'a rien à vomir. Depuis le début de la semaine, elle a réussi à ne manger qu'un seul yahourt quotidien, petite cuillérée par petite cuillérée, de plus en plus réduite à mesure que s'égrainaient les heures, jusqu'à en devenir minuscule. Un pot de yahourt de cent vingt-cinq grammes, en une journée. Vingt-quatre heures. Seize, si on retire le temps de sommeil. Elle inhale les vapeurs du flacon, inlassablement.
Elle remonte sa manche, qui glisse sans peine jusqu'à l'aisselle, et regarde son bras décharné. Puis sa main passe sur son buste, pour vérifier qu'elle peut compter les côtes à travers les vêtements, et remonte jusqu'à la clavicule saillante. Ses seins ont pour ainsi dire disparus, comme aspirés de l'intérieur. Seuls le téton est visible, et un petit renflement perceptible. Elle contemple fièrement son corps épuré de toute trace de son être après de longs mois d'efforts douloureux. Une autre bouffée de dissolvant, et sa tête commence à tourner. Ses yeux se posent sur le reflet de son corps élancé, remontent jusqu'à celui de son visage qui a conservé dans ses traits fins quoique tirés une certaine vivacité. De longs sourcils bruns surplombent harmonieusment un regard foncé, plus douloureux qu'éteint, même dans les heures les plus sombres. Des pommettes hautes, des lèvres charnues qui s'épanouissent au coeur du triangle formé par les joues creusées. Une sensualité à la mélancolie exacerbée émane de son doux et douloureux minois, celle-là même qu'elle n'a pu gommer ni même contenir. Une sensualité rebelle à toute vélléité de domination, à laquelle les tentatives de dressage n'ont fait que conférer une nature sauvage, valeur ajoutée à l'insu de sa volonté. C'est cet air qui est le sien, et qui toujours lui échappe, qu'elle contemple amèrement.
Un regret lancinant la prend, celui d'avoir grandi trop tôt, trop vite, sans savoir faire sienne cette nouvelle apparence qui lui est restée extérieure, tel un masque en lequel elle ne se reconnaît pas. Elle inspire une autre goulée du produit. Annihiler, annihiler, ce visage de jeune femme, ce visage qui reste un appel à l'autre, ce visage sur lequel on se retourne, tantôt interpellé, touché, peiné, mais plus souvent réprobateur. Son corps, lui, se meut en glissant, en ondulant, on le remarque à peine, fantôme sorti de l'ombre. Mais ce visage ! Trop grand, trop présent, elle ne parvient même pas à le dissimuler derrière sa longue chevelure. Tandis qu'elle se mire, il lui apparait d'une étrange beauté, une beauté étrangère qui s'enfle, énorme, prête à la dévorer par la tête, toute entière. Encore une inhalation du sulfureux produit, et c'est cette fois-ci une douleur lancinante qui la prend, qui par le nez se propage à l'intérieur de sa tête, jusqu'au fond de son crâne, tandis qu'elle est irrémédiablement attirée, épouvantée, par cette figure immense, à la beauté dévastatrice. Etre happée par cette vision atroce, pour y mettre fin, et enfin du même coup supprimer cet irrémédiable insupportable en elle. Elle se laisse entraîner et choir dans ce lent embrassement d'elle-même par elle-même. 

jeudi 8 mars 2012

Marie, Episode 6 : De la colle au ventre

Il y a cependant des jours où la lecture est un impuissante à apaiser ses maux. Il y a des fois où, tout simplement, ça ne marche pas. Des soirs comme celui-ci où ses sens anesthésiés, son imagination tarie paraissent ne plus jamais pouvoir être ranimés. Tout effort de lecture s'avère alors vain. Elle n'en a même pas l'envie, toute once de désir l'a quittée et elle peut rester des heures debout devant sa bibliothèque à regarder sans les voir les tranches des livres pourtant offerts, prêts à être saisis, lus, dévorés avec joie et avidité. Mais elle ne peut tout simplement pas.
Il y a des soirs comme celui-ci où tout ne lui semble être qu'une immense mascarade. Des soirs où la conscience aiguë de son insignifiance, le caractère dérisoire de son existence, le vide infini qui est celui de sa vie occupent toute la scène, l'étouffent de sanglots ravalés en une grosse boule qui lui colle au ventre.
Elle erre plus qu'elle ne se promène le long des quais. Les lumières de la ville, criardes, blafardes des lampadaires ou colorées des néons des boutiques l'agressent et l'attirent tout à la fois. Elle s'arrête devant la devanture d'une pharmacie de garde, encore ouverte à cette heure tardive. La lueur verdâtre de l'enseigne lumineuse confère à son visage un teint blafard, définitivement maladif. Rien n'arrête son regard, ni son reflet dans la vitre, ni l'étalage de la vitrine, ni l'intérieur de l'échoppe. Lointain, il glisse, voyage vers d'illusoires rivages. Ses yeux, ses grands yeux bleus tout entiers habités par de mystérieuses chimères sont soudain glaçants, cinglants. Si elle pouvait se voir, elle en frissonnerait, et serait tirée brutalement à la réalité et à ses contingences. Mais son reflet ne l'atteint pas.
Sous l'emprise d'une brusque impulsivité, elle entre. Le lieu est désert. Une lumière crue et froide inonde l'étalage de dizaines, de centaines de petites boîtes de carton abritant qui une crème, qui des petites pilules de toutes couleurs, de toutes tailles, de toutes formes, qui des sachets de milliers de petits grains solubles. Multitude de petits trésors aseptisés, au goût, à l'odeur ou à la texture idéalement propres. 
C'est d'un pas décidé mais comme étranger qu'elle se dirige vers le guichet derrière lequel se tient une grosse bonne femme à l'air maussade. Un regard fatigué, terne, de qualité presque bovine se tourne vers elle. Des lèvres s'avancent, grosses et mal maquillées : le rouge à lèvres n'a pas résisté au lent écoulement des heures, seul leur pourtour est encore cerné d'un orange brillant et tapageur. Cette bouche outrageusement ourlée profère un : 
"C'est pour quoi ?", à la fois las et belliqueux.
"Un flacon d'éther, s'il vous plaît".
Cette voix pour sûr n'est pas la sienne : le timbre est clair et le ton, assuré. Pour un peu, Marie en serait presque fière.
"Votre ordonnance ?"
"Pardon ?'
"Oui, vous avez votre ordonnance ? Parce que moi j'peux pas vous donner ça comme ça. Y me faut une ordonnance".
Envolée, la belle assurance. Décontenancée, Marie craint de flancher. Le rouge lui monte aux joues, brûlantes, son corps se raidit, elle se balance maladroitement d'un pied sur l'autre, tente de gagner quelques fractions de secondes.
"C'est pour quoi faire ?", continue le Cerbère des lieux.
"Euh, c'est juste pour, euh..."
Balbutiante, elle souhaiterait disparaître, être engloutie par la terre, immédiatement. Un instant elle pense se confondre en excuse et tourner les talons, s'enfuir. La pharmacienne la dévisage, impavide, sans réaction aucune. Elle fait peu de cas de la réponse à sa question posée mécaniquement. Alors, Marie enchaîne :
"C'est parce que je me suis écorchée il y a trois jours, et j'ai mis un gros pansement, mais voilà, ça a laissé des traces de colle sur la peau, ça ne part pas avec le savon. Et ce n'est pas beau, ça tire la peau en plus, mais du coup je..."
D'un haussement d'épaule qui fait trembloter sa chair répandue en cascade, du double menton sur la poitrine, de la poitrine sur le ventre, du ventre sur les cuisses, la pharmacienne exprime sa totale indifférence. Pire que le mépris, pire que l'arrogance, pire que le dédain : de telles attitudes impliquerait au moins qu'elle la regarde.
"Prenez du dissolvant à ongles, ça fera l'affaire"
Alors elle se tourne, se penche péniblement, se relève en soufflant, assène un flacon de dissolvant sur le comptoir. Elle lève les yeux vers Marie pour réclamer son dû, mais c'est comme si elle ne la regardait même pas. Marie a de toutes façons rarement vu une personne de si peu de signifiance, si terne et creuse, comme morte au monde. Elle paie, rapidement, pour se soustraire le plus vite possible à la vue de ce personnage qui l'écoeure. Le prix annoncé, exhorbitant, n'est qu'un dérisoire détail : tout et plus rien n'ont d'importance.