Elle quitte la pharmacie et retourne sur ses pas, traverse la route avant de descendre les escaliers qui mènent au quai, et se tient là, tout au bord, tout près de l'eau. Elle dévisse le bouchon du flacon de dissolvant qu'elle laisse délibérement tomber, rebondir sur le bord du quai, et se jetter à l'eau. Le bruit de sa chute est presque inaudible - court, franc et sec au contact de la pierre, puis plus joyeux et généreux lorsqu'il frappe l'eau en dispensant de minuscules goutelettes qui retombent éclabousser la surface. Elle regarde le bouchon dériver, emporté par le léger courant, brinqueballé deçà-delà, s'éloignant du bord puis se rapprochant dans une ronde infinie. Elle jubile, elle d'habitude si respectueuse de tout ce qui s'apparente de près ou de loin au respect de l'environnement, elle si scrupuleuse sur les règles qu'elle a toujours suivies à lettre, d'avoir laissé échapper ce geste, et de s'en moquer du plus profond d'elle-même. Elle regarde s'échapper ce bouchon virevoltant, épris d'une liberté qu'elle voudrait faire sienne.
Elle porte le flacon à son nez, inspire lentement. L'odeur forte et pénétrante lui fait vite tourner la tête, et provoque surtout une nausée importante. Mais elle n'a rien à vomir. Depuis le début de la semaine, elle a réussi à ne manger qu'un seul yahourt quotidien, petite cuillérée par petite cuillérée, de plus en plus réduite à mesure que s'égrainaient les heures, jusqu'à en devenir minuscule. Un pot de yahourt de cent vingt-cinq grammes, en une journée. Vingt-quatre heures. Seize, si on retire le temps de sommeil. Elle inhale les vapeurs du flacon, inlassablement.
Elle remonte sa manche, qui glisse sans peine jusqu'à l'aisselle, et regarde son bras décharné. Puis sa main passe sur son buste, pour vérifier qu'elle peut compter les côtes à travers les vêtements, et remonte jusqu'à la clavicule saillante. Ses seins ont pour ainsi dire disparus, comme aspirés de l'intérieur. Seuls le téton est visible, et un petit renflement perceptible. Elle contemple fièrement son corps épuré de toute trace de son être après de longs mois d'efforts douloureux. Une autre bouffée de dissolvant, et sa tête commence à tourner. Ses yeux se posent sur le reflet de son corps élancé, remontent jusqu'à celui de son visage qui a conservé dans ses traits fins quoique tirés une certaine vivacité. De longs sourcils bruns surplombent harmonieusment un regard foncé, plus douloureux qu'éteint, même dans les heures les plus sombres. Des pommettes hautes, des lèvres charnues qui s'épanouissent au coeur du triangle formé par les joues creusées. Une sensualité à la mélancolie exacerbée émane de son doux et douloureux minois, celle-là même qu'elle n'a pu gommer ni même contenir. Une sensualité rebelle à toute vélléité de domination, à laquelle les tentatives de dressage n'ont fait que conférer une nature sauvage, valeur ajoutée à l'insu de sa volonté. C'est cet air qui est le sien, et qui toujours lui échappe, qu'elle contemple amèrement.
Un regret lancinant la prend, celui d'avoir grandi trop tôt, trop vite, sans savoir faire sienne cette nouvelle apparence qui lui est restée extérieure, tel un masque en lequel elle ne se reconnaît pas. Elle inspire une autre goulée du produit. Annihiler, annihiler, ce visage de jeune femme, ce visage qui reste un appel à l'autre, ce visage sur lequel on se retourne, tantôt interpellé, touché, peiné, mais plus souvent réprobateur. Son corps, lui, se meut en glissant, en ondulant, on le remarque à peine, fantôme sorti de l'ombre. Mais ce visage ! Trop grand, trop présent, elle ne parvient même pas à le dissimuler derrière sa longue chevelure. Tandis qu'elle se mire, il lui apparait d'une étrange beauté, une beauté étrangère qui s'enfle, énorme, prête à la dévorer par la tête, toute entière. Encore une inhalation du sulfureux produit, et c'est cette fois-ci une douleur lancinante qui la prend, qui par le nez se propage à l'intérieur de sa tête, jusqu'au fond de son crâne, tandis qu'elle est irrémédiablement attirée, épouvantée, par cette figure immense, à la beauté dévastatrice. Etre happée par cette vision atroce, pour y mettre fin, et enfin du même coup supprimer cet irrémédiable insupportable en elle. Elle se laisse entraîner et choir dans ce lent embrassement d'elle-même par elle-même.