Il y a cependant des jours où la lecture est un impuissante à apaiser ses maux. Il y a des fois où, tout simplement, ça ne marche pas. Des soirs comme celui-ci où ses sens anesthésiés, son imagination tarie paraissent ne plus jamais pouvoir être ranimés. Tout effort de lecture s'avère alors vain. Elle n'en a même pas l'envie, toute once de désir l'a quittée et elle peut rester des heures debout devant sa bibliothèque à regarder sans les voir les tranches des livres pourtant offerts, prêts à être saisis, lus, dévorés avec joie et avidité. Mais elle ne peut tout simplement pas.
Il y a des soirs comme celui-ci où tout ne lui semble être qu'une immense mascarade. Des soirs où la conscience aiguë de son insignifiance, le caractère dérisoire de son existence, le vide infini qui est celui de sa vie occupent toute la scène, l'étouffent de sanglots ravalés en une grosse boule qui lui colle au ventre.
Elle erre plus qu'elle ne se promène le long des quais. Les lumières de la ville, criardes, blafardes des lampadaires ou colorées des néons des boutiques l'agressent et l'attirent tout à la fois. Elle s'arrête devant la devanture d'une pharmacie de garde, encore ouverte à cette heure tardive. La lueur verdâtre de l'enseigne lumineuse confère à son visage un teint blafard, définitivement maladif. Rien n'arrête son regard, ni son reflet dans la vitre, ni l'étalage de la vitrine, ni l'intérieur de l'échoppe. Lointain, il glisse, voyage vers d'illusoires rivages. Ses yeux, ses grands yeux bleus tout entiers habités par de mystérieuses chimères sont soudain glaçants, cinglants. Si elle pouvait se voir, elle en frissonnerait, et serait tirée brutalement à la réalité et à ses contingences. Mais son reflet ne l'atteint pas.
Sous l'emprise d'une brusque impulsivité, elle entre. Le lieu est désert. Une lumière crue et froide inonde l'étalage de dizaines, de centaines de petites boîtes de carton abritant qui une crème, qui des petites pilules de toutes couleurs, de toutes tailles, de toutes formes, qui des sachets de milliers de petits grains solubles. Multitude de petits trésors aseptisés, au goût, à l'odeur ou à la texture idéalement propres.
C'est d'un pas décidé mais comme étranger qu'elle se dirige vers le guichet derrière lequel se tient une grosse bonne femme à l'air maussade. Un regard fatigué, terne, de qualité presque bovine se tourne vers elle. Des lèvres s'avancent, grosses et mal maquillées : le rouge à lèvres n'a pas résisté au lent écoulement des heures, seul leur pourtour est encore cerné d'un orange brillant et tapageur. Cette bouche outrageusement ourlée profère un :
"C'est pour quoi ?", à la fois las et belliqueux.
"Un flacon d'éther, s'il vous plaît".
Cette voix pour sûr n'est pas la sienne : le timbre est clair et le ton, assuré. Pour un peu, Marie en serait presque fière.
"Votre ordonnance ?"
"Pardon ?'
"Oui, vous avez votre ordonnance ? Parce que moi j'peux pas vous donner ça comme ça. Y me faut une ordonnance".
Envolée, la belle assurance. Décontenancée, Marie craint de flancher. Le rouge lui monte aux joues, brûlantes, son corps se raidit, elle se balance maladroitement d'un pied sur l'autre, tente de gagner quelques fractions de secondes.
"C'est pour quoi faire ?", continue le Cerbère des lieux.
"Euh, c'est juste pour, euh..."
Balbutiante, elle souhaiterait disparaître, être engloutie par la terre, immédiatement. Un instant elle pense se confondre en excuse et tourner les talons, s'enfuir. La pharmacienne la dévisage, impavide, sans réaction aucune. Elle fait peu de cas de la réponse à sa question posée mécaniquement. Alors, Marie enchaîne :
"C'est parce que je me suis écorchée il y a trois jours, et j'ai mis un gros pansement, mais voilà, ça a laissé des traces de colle sur la peau, ça ne part pas avec le savon. Et ce n'est pas beau, ça tire la peau en plus, mais du coup je..."
D'un haussement d'épaule qui fait trembloter sa chair répandue en cascade, du double menton sur la poitrine, de la poitrine sur le ventre, du ventre sur les cuisses, la pharmacienne exprime sa totale indifférence. Pire que le mépris, pire que l'arrogance, pire que le dédain : de telles attitudes impliquerait au moins qu'elle la regarde.
"Prenez du dissolvant à ongles, ça fera l'affaire"
Alors elle se tourne, se penche péniblement, se relève en soufflant, assène un flacon de dissolvant sur le comptoir. Elle lève les yeux vers Marie pour réclamer son dû, mais c'est comme si elle ne la regardait même pas. Marie a de toutes façons rarement vu une personne de si peu de signifiance, si terne et creuse, comme morte au monde. Elle paie, rapidement, pour se soustraire le plus vite possible à la vue de ce personnage qui l'écoeure. Le prix annoncé, exhorbitant, n'est qu'un dérisoire détail : tout et plus rien n'ont d'importance.
Il y a des soirs comme celui-ci où tout ne lui semble être qu'une immense mascarade. Des soirs où la conscience aiguë de son insignifiance, le caractère dérisoire de son existence, le vide infini qui est celui de sa vie occupent toute la scène, l'étouffent de sanglots ravalés en une grosse boule qui lui colle au ventre.
Elle erre plus qu'elle ne se promène le long des quais. Les lumières de la ville, criardes, blafardes des lampadaires ou colorées des néons des boutiques l'agressent et l'attirent tout à la fois. Elle s'arrête devant la devanture d'une pharmacie de garde, encore ouverte à cette heure tardive. La lueur verdâtre de l'enseigne lumineuse confère à son visage un teint blafard, définitivement maladif. Rien n'arrête son regard, ni son reflet dans la vitre, ni l'étalage de la vitrine, ni l'intérieur de l'échoppe. Lointain, il glisse, voyage vers d'illusoires rivages. Ses yeux, ses grands yeux bleus tout entiers habités par de mystérieuses chimères sont soudain glaçants, cinglants. Si elle pouvait se voir, elle en frissonnerait, et serait tirée brutalement à la réalité et à ses contingences. Mais son reflet ne l'atteint pas.
Sous l'emprise d'une brusque impulsivité, elle entre. Le lieu est désert. Une lumière crue et froide inonde l'étalage de dizaines, de centaines de petites boîtes de carton abritant qui une crème, qui des petites pilules de toutes couleurs, de toutes tailles, de toutes formes, qui des sachets de milliers de petits grains solubles. Multitude de petits trésors aseptisés, au goût, à l'odeur ou à la texture idéalement propres.
C'est d'un pas décidé mais comme étranger qu'elle se dirige vers le guichet derrière lequel se tient une grosse bonne femme à l'air maussade. Un regard fatigué, terne, de qualité presque bovine se tourne vers elle. Des lèvres s'avancent, grosses et mal maquillées : le rouge à lèvres n'a pas résisté au lent écoulement des heures, seul leur pourtour est encore cerné d'un orange brillant et tapageur. Cette bouche outrageusement ourlée profère un :
"C'est pour quoi ?", à la fois las et belliqueux.
"Un flacon d'éther, s'il vous plaît".
Cette voix pour sûr n'est pas la sienne : le timbre est clair et le ton, assuré. Pour un peu, Marie en serait presque fière.
"Votre ordonnance ?"
"Pardon ?'
"Oui, vous avez votre ordonnance ? Parce que moi j'peux pas vous donner ça comme ça. Y me faut une ordonnance".
Envolée, la belle assurance. Décontenancée, Marie craint de flancher. Le rouge lui monte aux joues, brûlantes, son corps se raidit, elle se balance maladroitement d'un pied sur l'autre, tente de gagner quelques fractions de secondes.
"C'est pour quoi faire ?", continue le Cerbère des lieux.
"Euh, c'est juste pour, euh..."
Balbutiante, elle souhaiterait disparaître, être engloutie par la terre, immédiatement. Un instant elle pense se confondre en excuse et tourner les talons, s'enfuir. La pharmacienne la dévisage, impavide, sans réaction aucune. Elle fait peu de cas de la réponse à sa question posée mécaniquement. Alors, Marie enchaîne :
"C'est parce que je me suis écorchée il y a trois jours, et j'ai mis un gros pansement, mais voilà, ça a laissé des traces de colle sur la peau, ça ne part pas avec le savon. Et ce n'est pas beau, ça tire la peau en plus, mais du coup je..."
D'un haussement d'épaule qui fait trembloter sa chair répandue en cascade, du double menton sur la poitrine, de la poitrine sur le ventre, du ventre sur les cuisses, la pharmacienne exprime sa totale indifférence. Pire que le mépris, pire que l'arrogance, pire que le dédain : de telles attitudes impliquerait au moins qu'elle la regarde.
"Prenez du dissolvant à ongles, ça fera l'affaire"
Alors elle se tourne, se penche péniblement, se relève en soufflant, assène un flacon de dissolvant sur le comptoir. Elle lève les yeux vers Marie pour réclamer son dû, mais c'est comme si elle ne la regardait même pas. Marie a de toutes façons rarement vu une personne de si peu de signifiance, si terne et creuse, comme morte au monde. Elle paie, rapidement, pour se soustraire le plus vite possible à la vue de ce personnage qui l'écoeure. Le prix annoncé, exhorbitant, n'est qu'un dérisoire détail : tout et plus rien n'ont d'importance.
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