Pieds
joints au bord de la falaise, mon corps tendu, mes muscles un à un
raidis, en arc de cercle retenue, contenue. Toute entière en cette
ligne, je suis. Tour a tour, je me sens puissante et insignifiante,
immensément grandie et réduite au silence, devant le vide étendu
où se mire le sentiment de mon propre anéantissement. Époustouflée,
écrasée, indécise, j'hésite entre le rire sardonique et les
larmes éclectiques, entre dominer le monde et m'y jeter à corps
perdu, le vide précipiter, néant retournant au néant.
Déjà
je vois le paysage tourner, les sapins épouser les rochers, le ciel
et la terre fusionner, le monde entier pris dans un coït géant où
se mélangent le nord et le sud, l'est et l'ouest. La terre redevenue
plate, disque passé au quarante-cinq tours de ma folie, est aspirée
dans le tourbillon des quatre éléments. Le feu se joue de l'eau qui
ne peut plus l'éteindre, la terre s’effrite, devient vent de
poussière qui ouvertement charrie dans son sillage un indescriptible
ramassis. Dans cette folle bataille sans gagnants ni perdants,
l'implosion menace. Des couleurs éclatent, le bleu de l’eau, la
flamme orangée, l’arc-en-ciel du vent et la terre de sienne
forment les courbes d’une mosaïque infinie. Chaque parcelle est
aimantée vers les opposés, chacune aimante en sa manière
destructrice.
C'est
la guerre de sécession dans ma tête, la quatrième guerre mondiale
a eu raison de la quatrième dimension. L'explosion nucléaire a
annulé l'unité des nations, atomisé l’équilibre fragile de mon
monde intérieur. Je pars a la dérive de la collecte de mes neurones
éparpillés, disséminés en étoiles sanguinolentes. Le grand
puzzle s'est disloqué et j'en ai perdu le modèle. Condamnés à de
multiples errances, des bouts de moi se rencontrent sans se
reconnaître.
Déjà
je sens le poids de la chute m'écraser, m'étreindre une terreur
d'une folle densité. Je sens surgir l'ultime douleur, foudroyante,
en un dernier sursaut me renverser...
…
De l'autre côté de la
falaise. Retrouvés la détente salvatrice de mes jambes,
l'élasticité bienfaisante de mon corps, ressort aimanté qui
m'attire à terre. Le rude contact du sol, tel un électrochoc
reconstitue les plis et les coutures, l'unité retrouvée de mon
enveloppe charnelle. Articulés, dociles, bien huilés, mes membres
s'alignent, s'étirent, ou se plient. Allongée, la tête de coté,
je contemple ma main, paume ouverte vers le ciel, la jointure du
poignet, le délié de l'avant-bras, mon regard remonte, caresse
l'angle du coude et le courbe du bras, l'attache de l'épaule.
Et
la vie à nouveau dans son giron m'accueille, d'un bond je m'élève.
Je
garderai toujours en moi l'éclat de cet égarement. L'ultime
connaissance de l'expérience suprême me donnera sur les autres et
le monde un puissant ascendant. Une lucidité nouvelle, un acérement
des sens me hisseront au rang d'Enée, d'Orphée, et autres héros.
Pieds
joints au bord de la falaise, je sens poindre dans ma poitrine,
enfler en mon ventre, déferler dans mon corps un rire que je jette
de toutes mes forces, grotesque, énorme, assourdissant, se
répercutant en écho infini. Tous ont entendu ce message relayé par
le vent. La forêt et ses esprits en ont frissonné. Le soleil
derrière un banc de nuage s'est voilé. La lune impressionnée s'est
faite nouvelle. Les nymphes pudiquement dans l'ombre se sont
effacées.
Tous
savent maintenant que je suis.