Citations

"Par-delà toutes les raisons sociales et psychologiques que je peux trouver à ce que j'ai vécu, il en est une dont je suis sûre plus que tout : les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres."
Annie Ernaux, L'évènement

"Si je ne pensais pas que la mission d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais pas un but que je crois utile, je m'arrêterais ici, et je n'essaierais pas de décrire ce que j'éprouvais ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives."
Gérard de Nerval, Aurélia
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lundi 26 mars 2012

Marie, Episode 7 : Un lent embrassement



Elle quitte la pharmacie et retourne sur ses pas, traverse la route avant de descendre les escaliers qui mènent au quai, et se tient là, tout au bord, tout près de l'eau. Elle dévisse le bouchon du flacon de dissolvant qu'elle laisse délibérement tomber, rebondir sur le bord du quai, et se jetter à l'eau. Le bruit de sa chute est presque inaudible -  court, franc et sec au contact de la pierre, puis plus joyeux et généreux lorsqu'il frappe l'eau en dispensant de minuscules goutelettes qui retombent éclabousser la surface. Elle regarde le bouchon dériver, emporté par le léger courant, brinqueballé deçà-delà, s'éloignant du bord puis se rapprochant dans une ronde infinie. Elle jubile, elle d'habitude si respectueuse de tout ce qui s'apparente de près ou de loin au respect de l'environnement, elle si scrupuleuse sur les règles qu'elle a toujours suivies à lettre, d'avoir laissé échapper ce geste, et de s'en moquer du plus profond d'elle-même. Elle regarde s'échapper ce bouchon virevoltant, épris d'une liberté qu'elle voudrait faire sienne.
Elle porte le flacon à son nez, inspire lentement. L'odeur forte et pénétrante lui fait vite tourner la tête, et provoque surtout une nausée importante. Mais elle n'a rien à vomir. Depuis le début de la semaine, elle a réussi à ne manger qu'un seul yahourt quotidien, petite cuillérée par petite cuillérée, de plus en plus réduite à mesure que s'égrainaient les heures, jusqu'à en devenir minuscule. Un pot de yahourt de cent vingt-cinq grammes, en une journée. Vingt-quatre heures. Seize, si on retire le temps de sommeil. Elle inhale les vapeurs du flacon, inlassablement.
Elle remonte sa manche, qui glisse sans peine jusqu'à l'aisselle, et regarde son bras décharné. Puis sa main passe sur son buste, pour vérifier qu'elle peut compter les côtes à travers les vêtements, et remonte jusqu'à la clavicule saillante. Ses seins ont pour ainsi dire disparus, comme aspirés de l'intérieur. Seuls le téton est visible, et un petit renflement perceptible. Elle contemple fièrement son corps épuré de toute trace de son être après de longs mois d'efforts douloureux. Une autre bouffée de dissolvant, et sa tête commence à tourner. Ses yeux se posent sur le reflet de son corps élancé, remontent jusqu'à celui de son visage qui a conservé dans ses traits fins quoique tirés une certaine vivacité. De longs sourcils bruns surplombent harmonieusment un regard foncé, plus douloureux qu'éteint, même dans les heures les plus sombres. Des pommettes hautes, des lèvres charnues qui s'épanouissent au coeur du triangle formé par les joues creusées. Une sensualité à la mélancolie exacerbée émane de son doux et douloureux minois, celle-là même qu'elle n'a pu gommer ni même contenir. Une sensualité rebelle à toute vélléité de domination, à laquelle les tentatives de dressage n'ont fait que conférer une nature sauvage, valeur ajoutée à l'insu de sa volonté. C'est cet air qui est le sien, et qui toujours lui échappe, qu'elle contemple amèrement.
Un regret lancinant la prend, celui d'avoir grandi trop tôt, trop vite, sans savoir faire sienne cette nouvelle apparence qui lui est restée extérieure, tel un masque en lequel elle ne se reconnaît pas. Elle inspire une autre goulée du produit. Annihiler, annihiler, ce visage de jeune femme, ce visage qui reste un appel à l'autre, ce visage sur lequel on se retourne, tantôt interpellé, touché, peiné, mais plus souvent réprobateur. Son corps, lui, se meut en glissant, en ondulant, on le remarque à peine, fantôme sorti de l'ombre. Mais ce visage ! Trop grand, trop présent, elle ne parvient même pas à le dissimuler derrière sa longue chevelure. Tandis qu'elle se mire, il lui apparait d'une étrange beauté, une beauté étrangère qui s'enfle, énorme, prête à la dévorer par la tête, toute entière. Encore une inhalation du sulfureux produit, et c'est cette fois-ci une douleur lancinante qui la prend, qui par le nez se propage à l'intérieur de sa tête, jusqu'au fond de son crâne, tandis qu'elle est irrémédiablement attirée, épouvantée, par cette figure immense, à la beauté dévastatrice. Etre happée par cette vision atroce, pour y mettre fin, et enfin du même coup supprimer cet irrémédiable insupportable en elle. Elle se laisse entraîner et choir dans ce lent embrassement d'elle-même par elle-même. 

jeudi 8 mars 2012

Marie, Episode 6 : De la colle au ventre

Il y a cependant des jours où la lecture est un impuissante à apaiser ses maux. Il y a des fois où, tout simplement, ça ne marche pas. Des soirs comme celui-ci où ses sens anesthésiés, son imagination tarie paraissent ne plus jamais pouvoir être ranimés. Tout effort de lecture s'avère alors vain. Elle n'en a même pas l'envie, toute once de désir l'a quittée et elle peut rester des heures debout devant sa bibliothèque à regarder sans les voir les tranches des livres pourtant offerts, prêts à être saisis, lus, dévorés avec joie et avidité. Mais elle ne peut tout simplement pas.
Il y a des soirs comme celui-ci où tout ne lui semble être qu'une immense mascarade. Des soirs où la conscience aiguë de son insignifiance, le caractère dérisoire de son existence, le vide infini qui est celui de sa vie occupent toute la scène, l'étouffent de sanglots ravalés en une grosse boule qui lui colle au ventre.
Elle erre plus qu'elle ne se promène le long des quais. Les lumières de la ville, criardes, blafardes des lampadaires ou colorées des néons des boutiques l'agressent et l'attirent tout à la fois. Elle s'arrête devant la devanture d'une pharmacie de garde, encore ouverte à cette heure tardive. La lueur verdâtre de l'enseigne lumineuse confère à son visage un teint blafard, définitivement maladif. Rien n'arrête son regard, ni son reflet dans la vitre, ni l'étalage de la vitrine, ni l'intérieur de l'échoppe. Lointain, il glisse, voyage vers d'illusoires rivages. Ses yeux, ses grands yeux bleus tout entiers habités par de mystérieuses chimères sont soudain glaçants, cinglants. Si elle pouvait se voir, elle en frissonnerait, et serait tirée brutalement à la réalité et à ses contingences. Mais son reflet ne l'atteint pas.
Sous l'emprise d'une brusque impulsivité, elle entre. Le lieu est désert. Une lumière crue et froide inonde l'étalage de dizaines, de centaines de petites boîtes de carton abritant qui une crème, qui des petites pilules de toutes couleurs, de toutes tailles, de toutes formes, qui des sachets de milliers de petits grains solubles. Multitude de petits trésors aseptisés, au goût, à l'odeur ou à la texture idéalement propres. 
C'est d'un pas décidé mais comme étranger qu'elle se dirige vers le guichet derrière lequel se tient une grosse bonne femme à l'air maussade. Un regard fatigué, terne, de qualité presque bovine se tourne vers elle. Des lèvres s'avancent, grosses et mal maquillées : le rouge à lèvres n'a pas résisté au lent écoulement des heures, seul leur pourtour est encore cerné d'un orange brillant et tapageur. Cette bouche outrageusement ourlée profère un : 
"C'est pour quoi ?", à la fois las et belliqueux.
"Un flacon d'éther, s'il vous plaît".
Cette voix pour sûr n'est pas la sienne : le timbre est clair et le ton, assuré. Pour un peu, Marie en serait presque fière.
"Votre ordonnance ?"
"Pardon ?'
"Oui, vous avez votre ordonnance ? Parce que moi j'peux pas vous donner ça comme ça. Y me faut une ordonnance".
Envolée, la belle assurance. Décontenancée, Marie craint de flancher. Le rouge lui monte aux joues, brûlantes, son corps se raidit, elle se balance maladroitement d'un pied sur l'autre, tente de gagner quelques fractions de secondes.
"C'est pour quoi faire ?", continue le Cerbère des lieux.
"Euh, c'est juste pour, euh..."
Balbutiante, elle souhaiterait disparaître, être engloutie par la terre, immédiatement. Un instant elle pense se confondre en excuse et tourner les talons, s'enfuir. La pharmacienne la dévisage, impavide, sans réaction aucune. Elle fait peu de cas de la réponse à sa question posée mécaniquement. Alors, Marie enchaîne :
"C'est parce que je me suis écorchée il y a trois jours, et j'ai mis un gros pansement, mais voilà, ça a laissé des traces de colle sur la peau, ça ne part pas avec le savon. Et ce n'est pas beau, ça tire la peau en plus, mais du coup je..."
D'un haussement d'épaule qui fait trembloter sa chair répandue en cascade, du double menton sur la poitrine, de la poitrine sur le ventre, du ventre sur les cuisses, la pharmacienne exprime sa totale indifférence. Pire que le mépris, pire que l'arrogance, pire que le dédain : de telles attitudes impliquerait au moins qu'elle la regarde.
"Prenez du dissolvant à ongles, ça fera l'affaire"
Alors elle se tourne, se penche péniblement, se relève en soufflant, assène un flacon de dissolvant sur le comptoir. Elle lève les yeux vers Marie pour réclamer son dû, mais c'est comme si elle ne la regardait même pas. Marie a de toutes façons rarement vu une personne de si peu de signifiance, si terne et creuse, comme morte au monde. Elle paie, rapidement, pour se soustraire le plus vite possible à la vue de ce personnage qui l'écoeure. Le prix annoncé, exhorbitant, n'est qu'un dérisoire détail : tout et plus rien n'ont d'importance.

mercredi 21 décembre 2011

Marie, Episode 5 : divagations



Elle arrive, essouflée, au bord des quais de Seine, surprise de constater où ses pérégrinations l'ont à son insu menée. Les rues sont animées. Les terrasses des cafés bordant le fleuve projettent leurs lumières dans l'onde calme et plate, toujours égale à elle-même. Un ronronnement se fait entendre, celui que produisent tous ces gens, à la fois si proches et si loin d'elles, qui se sont retrouvés là, dans ces lieux de la vie nocturne. Des éclats de voix, des rires invétérés lui parviennent, sans que cela produise quelque effet en elle, elle qui se sent si étrangère à tout...
Il n'est pas si tard que ça. Minuit, une heure du matin peut-être? Elle regarde sa montre : vingt-trois heures. Un désespoir la prend, à la conscience du temps qui ne passe pas pour elle. Elle pensait s'être réveillée en pleine nuit, mais non : celle-ci commence à peine. Attendre, encore, que s'égrainent lentement les minutes, les heures dépeuplées. 


Les propos de son amie tourbillonnent dans sa tête. Le souvenir de cette conversation oubliée ne l'a plus quitté depuis sa réminiscence. La scène se répète inlassablement. Sa course folle à travers la nuit n'aura été qu'une trêve de courte durée.
"Tu ne t'intéresses à rien d'autre qu'à tes bouquins", lui a dit Camille. Bouquin. Elle déteste ce mot, bouquin. D'abord parce que sa consonance nasillarde lui est désagréable. Ensuite parce qu'il est laid, moqueur, parce qu'il ternit et salit presque ce qu'il désigne. Bouquin. Elle lui trouve un aspect grotesque, ridicule, du fait de sa ressemblance avec le terme "bouquetin". Animal agile, certes, mais sans être gracile, et qui surtout dégage une odeur âcre d'excréments. Quelle horreur ! Elle frissonne. C'est une véritable injure à ses livres qu'elle affectionne tant. A la réflexion, c'est peut-être ce qui l'a le plus intimement blessée dans cette conversation, que ce mot "bouquin", vécu comme une injure, une humiliation et une méconnaissance totale de ce qui l'anime. 
Les livres sont la vraie vie, pense-t-elle. Ils sont la vie rêvée, celle que l'imagination permet, tellement plus importante que les tracas du quotidien, parce qu'elle est ce qui la rapproche le plus de ses aspirations. Jamais elle n'est parvenue à une si grande connaissance, à une si grande compréhension de la vie, des autres, d'elle-même, qu'au-travers des oeuvres de fictions. Ces histoires la transportent parce que derrière la trame narrative est livrée l'analyse parfois intuitive que fait l'auteur des évènements, des vécus, des coïncidences, des rencontres, de ce qui fait le sens de l'existence. La lecture est pour elle une expérience totale. Elle s'y abîme, s'y oublie complètement. S'imprégnant de la vie des autres, elle fait de longs et merveilleux voyages. Elle habite alors un autre corps, d'autres lieux, épouse avec une déconcertante facilité une identité nouvelle, une intimité autre. Jamais, dans la vie réelle, elle n'a tant vibré, tant aimé, tant rit, tant pleuré même. Les émotions que lui procurent ses lectures sont d'une intensité jamais égalée, d'une pureté sans pareille. Son existence à elle est faite de ressentis, parfois très forts, mais le plus souvent ténébreux, informes, inconnus, incompréhensibles, se manifestant par un mal-être de degré variable, duquel elle se protège par une indifférence généralisée à tout ce qui l'entoure. Ces récits écrits par d'autres donnent une forme à ses sensations, modèlent ses impressions. Ils la rassurent, parce qu'ils lui indiquent que penser, que croire, que faire. Elle n'a qu'à s'y fier aveuglément et laisser son imagination s'en emparer totalement. C'est alors qu'images, sons, odeurs, l'emplissent et lui font oublier complètement sa propre existence, à laquelle elle accorde si peu de crédit.

vendredi 25 novembre 2011

Hector, Episode 1

Dans l'ombre invisible et clémente, il s'avance. Il soupire après cette femme depuis si longtemps que c'en est devenu indécent. La voici, légère et fruitée, presque à sa portée, si lointaine cependant... Comme à l'habitude, elle ne le voit pas. Un an maintenant qu'il la suit, la piste, la traque jusque dans le moindre recoin de ses habitudes. Il sait tout d'elle, elle ignore jusqu'à son existence même. Quelle folie... Lui qui était si calme, si placide, si rangé, et dont le coeur battait juste ce qu'il fallait pour irriger son organisme.
La voici qui ferme sa voiture à clé et se dirige vers l'ascenseur qui la mènera à l'air libre, et libérera ses poumons des vapeurs de gaz d'échappement et d'essence - et, soyons honnête, d'urine ! - qui émanent du parking. 
"C'est le moment !", se dit-il. 

jeudi 6 octobre 2011

Marie, Episode 4 : L'échappée nocturne


Sans réfléchir elle enfile rapidement son gros gilet de laine et claque la porte. Dehors l’air a fraîchi, mais c’est à peine si elle le sent. Elle se met à marcher, vite, sans prendre garde à ce qu’il y a autour d’elle. Dans un premier temps, elle se précipite, hagarde, le regard vide, trébuche plusieurs fois et manque de tomber. Elle se heurte même à un poteau, un de ceux qui vous arrivent perfidement à hauteur du bassin. Puis elle règle ses pas, et le balancement régulier de leur cadence soutenue finit par libérer son esprit et les pensées commencent à affluer.
Elle se souvient de cette stupide dispute avec son amie Camille. A propos d’un garçon. Ou plutôt non, il s’agissait de ce que lui avait dit Camille… Camille était toujours à parler de garçons de toutes façons, et Marie était lassée d’écouter ce qui lui semblait être le ressassement de la même histoire sans cesse renouvelée. Ce matin, particulièrement mal disposée, elle avait laissé fuser une réflexion désagréable, dont elle ne se souvenait même plus maintenant. C’est alors que Camille lui avait dit, piquée au vif mais sans se départir de son calme habituel :
- Marie, c’est difficile d’être amie avec toi… tu ne veux jamais écouter ce que j’ai à dire, tu ne t’intéresses à rien d’autre qu’à tes bouquins… Je sais que c’est difficile pour toi, mais pourquoi est-ce que tu ne t’autoriserais pas à vivre, un petit peu ? Ça me fait de la peine de te voir ainsi, et je ne peux rien faire pour toi parce que tu ne me laisses pas la possibilité de pouvoir faire quoi que ce soit.

Marie aime le charme délicat de la nuit, cette étrange impression que tout peut arriver, comme ce soir… Elle aime la fraîcheur nocturne qui efface les odeurs de la journée. Elle aime le calme particulier des rues désertées qui transforme la ville. Elle aime même croiser ces gens désorientés dont la vie semble à la fois misérable et extraordinaire – SDF, alcooliques et drogués en tout genre, vieux ou jeunes, hilares ou mélancoliques, défoncés ou ivres morts, emmurés dans leur crasse, ou braillant à tue-tête d’obscurs propos.
Ce n’est qu’à cette heure nocturne que lui reviennent ces paroles oubliées aussitôt entendues, plus vives que jamais, et ce n’est qu’à cet instant qu’elle en ressent la portée. Elles aiguisent sa douleur, qu’elle met pourtant tant d’efforts à essayer d’éteindre, d’étouffer. Marie sait bien ce qui la fait souffrir, lentement, continuellement, et ses tentatives d’y échapper l’y ramènent sans cesse. C’est le sentiment de courir toujours après quelque chose qu’elle n’atteindra jamais : une beauté très particulière, qui se reflète parfois en certaines personnes, en certaines choses, en certains instants.
C’est une aura qui anime et illumine la fille blonde, aux cheveux relevés, au sourire franc et doux, aperçue dans la rue tout à l’heure. C’est la lumière orangée de ce lever de soleil un matin d’automne particulièrement chaud, qui embrase le ciel, qui inonde la rue, qui transfigure tout ce qu’elle touche. C’est l’ombre d’un filet de protection en plastique planté le long d’un trottoir pour délimiter les frontières d’un chantier, qui ondule sur le bitume, devenant mer et dunes. C’est le regard doux et pénétrant d’un jeune homme croisé la semaine passé, dans lequel elle avait l’impression de pouvoir se perdre en un frisson… C’est quelque chose de si difficile à cerner, une qualité qui s’incarne en de rares personnes, en de rares objets, en de rares évènements. Cela se loge dans l’essence même des êtres et des choses, comme si elles étaient habitées de la même âme.
Elle n’est pas même sûre que les autres aient accès à cela… Elle craint d’être la seule à pouvoir le voir, ce qui par moments lui fait terriblement peur, peur d’être folle, et à d’autres, la met dans un état d’exaltation extrême. Quête infinie et vouée à l’échec, puisqu’elle ne cherche pas obtenir, ni avoir, ni même posséder, mais être. Elle souhaiterait devenir cette aura si spéciale, être enveloppée et rayonner de cette beauté mystérieuse. Elle souhaiterait se transformer, en être transfigurée, réincarnée. Cette qualité qu’elle peut voir sans saisir sans cesse lui échappe, et cette fuite lui est douloureuse, comme si elle perdait à chaque fois un petit bout d’elle-même, jusqu’à avoir envie d’en mourir.
Et cette douleur l’envahit au point de ne plus laisser place à quelque pensée, à quelque autre sensation. Il n’y a plus que ce déchirement intense et lancinant qui la traverse de part. Elle se met à courir de plus en plus vite, à fuir, à s’enfuir. Sa respiration se fait haletante, puis rauque, mais elle ne sent ni la brûlure dans ses poumons, ni la chaleur qui se répand dans les muscles de ses jambes, ni le sang qui afflue et comprime son visage, et menace de faire exploser sa tête.
Elle dévale les rues en enfilade, dans un étonnant silence… Le bruit de ses pas se fond dans la nuit, seul le sifflement de sa respiration résonne discrètement, s’élève tel l’air tiré d’un flutiaux enroué tandis qu’elle file, légère…

mercredi 28 septembre 2011

Marie, Episode 3 : Paulo



Soudain elle presse le pas puis se met à courir, remonte l'avenue, de plus en plus vite s’engouffre dans une enfilade de rues, et arrive en bas de chez elle. Elle s'arrête un bref instant, le sang cogne contre ses tempes. Sans laisser à son corps le temps de s'apaiser, elle entame l'ascension de l’escalier, gravissant les marches quatre à quatre. Les étages se succèdent un à un, jusqu’au dernier. Passé le seuil de sa chambre de bonne, elle se jette sur son lit.

Ce n’est qu’à ce moment qu’elle se rend compte que toutes ces contrariétés lui ont fait oublier l'objectif de son expédition : ses emplettes au marché. Le mal qu'elle a eu à surmonter son dégoût de sortir, la dispute avec son amie, la foule qu'elle a côtoyée et qui l'a rudoyée sans pitié, la vieille qui lui a fait si peur, tout cet écœurement ressenti au contact de tant de monde, de tant de nourriture, de tant de bruit, de tant de vie, n'aura servi à rien. Tout ce temps, pour rien. Il n'y a plus qu'à recommencer... Des larmes d’énervement, de rage et de honte se mettent à couler lentement le long de ses joues, tandis que l'envahit le sentiment paralysant de sa propre inconsistance. Elle se recroqueville sur elle-même, s'enroule dans sa couette et s'endort brusquement, les joues encore humides.

Quand elle se réveille, la nuit est tombée, métamorphosant la pièce. En bruit de fond, on entend le ronflement du réfrigérateur. La lumière des lampadaires qui filtre à travers les carreaux s'y reflète, générant un éclat blanc métallique qui se répand dans toute la pièce. Le réfrigérateur... On ne voit plus que lui, monstre au ventre replet. C'est qu'il occupe une place de choix, trônant au milieu de la pièce, le long du mur principal. Où que l'on se tienne dans cette petite chambre, c’est vers lui que converge le regard : du le seuil de la porte d'entrée, en face, ou des cabinets, à gauche, ou de la petite salle de bain sur la droite, aussi bien que du lit qui ne s'y trouve qu'à quelques pas. 
Justement, la voilà qui se lève et franchit allègrement les quelques mètres qui l'en séparent. Elle ouvre vivement la porte, une lumière blafarde s'en échappe et se répand sur ses cheveux, les parant d'une auréole hâve, ainsi que sur son visage, en accentuant tous les traits. Le front lisse et bombé semble briller, le nez, fin, droit, s'allonge démesurément au dessus des lèvres délicates, fines, aiguisées. Le menton, au bout de son cou tendu, pointe vers les entrailles métalliques de l’appareil, et ses yeux grands ouverts en scrutent l'intérieur : 

- Alors, Paulo, murmure-t-elle, qu'as-tu pour moi aujourd'hui?
Des dizaines de pots de yaourt nature bleus, scrupuleusement alignés en rangées parfaitement similaires, occupent toutes les étagères. Un bref frisson la traverse. Une moue de déception creuse ses joues plus qu’à l’habitude. Un charme étrange émane de son visage si fragile, peut-être dû au regard qui l'anime, tantôt vide, glissant sur les choses, comme si rien ne pouvait l'atteindre, tantôt perçant, presque agressif et disséquant.




Marie, Episode 2 : Le marché



Marie, elle, a continué sur sa lancée sans se retourner. Les quelques larmes d’énervement qu’elle a laissé échapper ont déjà séché, laissant sur ses joues des sillons salés et une sensation sèche et désagréable. Concentrée sur les mouvements qu’elle imprime à son corps, son esprit se calme. Elle oublie peu à peu. Elle oublie la discorde avec son amie, et jusqu’à leur rencontre même. Elle se dirige vers le marché, où elle avait prévu de faire quelques achats.

Dans la rue, elle marche. Les gens qu'elle croise, qui la frôlent presque, tant la foule est dense, elle ne les voit pas. Elle se laisse envahir par le brouhaha incessant qui couvre le bruit de la circulation. Dans cette demi-conscience du monde qui l'entoure, peu à peu, elle se sent bien : absente par la pensée, présente par son corps seul. Prenant part à la foule qui l'entoure, elle se sent, parmi ces étrangers, un peu étrangère à elle-même dans l'étourdissement que cela lui procure. Les pensées vagabondent, lui traversent l'esprit sans se fixer, sans se construire, fuyantes et éphémères. Un peu hébétée, elle goûte l'absence de douleur sans pour autant ressentir de véritable plaisir à être là.
Dans la rue, elle marche, sans autre objectif que la recherche de ces sensations, qui en ce moment précis lui rendent l’existence supportable.
« Mais enfin, Mademoiselle, faites attention ! »
En une fraction de seconde, ce fragile équilibre se rompt. Une petite bonne femme aux cheveux blancs permanentés, au dos voûté et à l'air indigné, la regarde du haut de son mètre quarante-cinq bien tassé. A ses pieds, un panier en osier a vomi son contenu : un morceau de viande sanguinolent qui s'échappe d'un papier d'emballage déchiré, des fraises écrabouillées contre leur barquette en plastique transparent, de la crème qui, non contente de s'être répandue par dessus le tout, dégouline jusque sur le bitume.
Un peu écœurée par cette vision, elle en oublie d'abord de s'excuser auprès de la vieille dame. Passé le premier moment de stupéfaction, elle se tourne vers elle pour maugréer un « désolée » de circonstance, mais la vision du visage de vieille qui s'impose à elle, avec son sourire édenté et une pointe de salive séchée à la commissure gauche de ses lèvres, la pétrifie. Les yeux vitreux, sertis dans leur orbite par des milliers de petites rides, la fixent sans ménagement. Son regard à elle plonge dans les plissures de la peau, qui partent du contour de l’œil, s'étendent jusque sur la joue qu'elles traversent de part en part, avant de se jeter dans les bajoues mollement avachies sur un cou dont la peau n'en finit pas de plisser et de s'affaisser. Elle ressent un mélange de terreur et de fascination au spectacle de ce visage, si déformé par le temps qu'il lui semble presque irréel.
« Mais quelle bécasse ! je ne sais pas, moi, dites quelque chose, aidez-moi à ramasser tout ça ! »
C'est sur la voix, maintenant, que se concentre toute son attention. Une voix à la fois stridente et chevrotante, caverneuse, qui prend des flexions et des intonations qu'elle n'avait jusque-là entendues que dans de vieux films en noir et blanc.

Ayant repris ses esprits, elle ramasse machinalement les produits tombés à terre, tend son panier à la vieille dame, maugréé un mot d'excuse et tourne les talons sans autre forme de procès. Tirée ainsi de sa rêverie, la voilà revenue au monde, assaillie par le flot ininterrompu des passants. Les visages qu'elle croise maintenant lui semblent hostiles, répugnants, ou bien encore indifférents, parfois même suscitent son mépris. Qui sont tous ces gens, pourquoi lui semblent-il aussi laids ? La vie qu'ils mènent doit être aussi moche qu'eux. Cette femme-là, à la silhouette épaisse, aux traits grossiers et tirés, aux cheveux filasses qui lui tombent jusqu'aux épaules, doit avoir des gosses qui chouinent à longueur de journée et un mari devenu indifférent au fil des années. Comment les gens peuvent-ils se contenter de ça ? Elle, elle aspire à autre chose. Quelque chose qu'elle n'a pas encore trouvé cependant... A cette pensée, l’étau intérieur qui l’oppresse en permanence se ressert. Et quel écoeurement produisent ces odeurs de nourriture qui émanent des différents stands : ceux des marchands de fromage, des poissonniers, des charcutiers, et même l'odeur des légumes, faite de terre et de fermentation, qui se mêle à toutes les autres...







Marie, Episode 1 : La dispute



Paris, un dimanche matin. Une place, des gens à la terrasse d’un café, et deux jeunes filles qui hésitent à s’y installer. L’une est grande, élancée, exceptionnellement mince. Sa maigreur transparaît à travers des vêtements lâches. Ses cheveux bruns, longs et bouclés, ondulent jusqu’au creux de ses reins au rythme des mouvements de sa tête qu’elle secoue lentement de droite à gauche, comme pour marquer son désaccord. La physionomie sereine de son amie qui lui fait face paraît l’agacer. Elles se concertent, échangent des propos inaudibles, le ton semble monter. Puis la fille brune, brutalement, tourne les talons et s’éloigne à grandes enjambées saccadées.
« Marie !!! » 
L’appel résonne en une vaine et ultime tentative de la retenir. Camille la regarde s’éloigner, puis hausse les épaules, et s’installe nonchalamment à la terrasse. Elle chausse un casque audio qu’elle vient de sortir de son sac, s’appuie sur le dossier de sa chaise, relève la tête, et, les yeux mi-clos, goûte la caresse du soleil sur son visage et ses épaules dorées.