Sans réfléchir elle enfile rapidement son gros gilet de laine et claque la porte. Dehors l’air a fraîchi, mais c’est à peine si elle le sent. Elle se met à marcher, vite, sans prendre garde à ce qu’il y a autour d’elle. Dans un premier temps, elle se précipite, hagarde, le regard vide, trébuche plusieurs fois et manque de tomber. Elle se heurte même à un poteau, un de ceux qui vous arrivent perfidement à hauteur du bassin. Puis elle règle ses pas, et le balancement régulier de leur cadence soutenue finit par libérer son esprit et les pensées commencent à affluer.
Elle se souvient de cette stupide dispute avec son amie Camille. A propos d’un garçon. Ou plutôt non, il s’agissait de ce que lui avait dit Camille… Camille était toujours à parler de garçons de toutes façons, et Marie était lassée d’écouter ce qui lui semblait être le ressassement de la même histoire sans cesse renouvelée. Ce matin, particulièrement mal disposée, elle avait laissé fuser une réflexion désagréable, dont elle ne se souvenait même plus maintenant. C’est alors que Camille lui avait dit, piquée au vif mais sans se départir de son calme habituel :
- Marie, c’est difficile d’être amie avec toi… tu ne veux jamais écouter ce que j’ai à dire, tu ne t’intéresses à rien d’autre qu’à tes bouquins… Je sais que c’est difficile pour toi, mais pourquoi est-ce que tu ne t’autoriserais pas à vivre, un petit peu ? Ça me fait de la peine de te voir ainsi, et je ne peux rien faire pour toi parce que tu ne me laisses pas la possibilité de pouvoir faire quoi que ce soit.
Marie aime le charme délicat de la nuit, cette étrange impression que tout peut arriver, comme ce soir… Elle aime la fraîcheur nocturne qui efface les odeurs de la journée. Elle aime le calme particulier des rues désertées qui transforme la ville. Elle aime même croiser ces gens désorientés dont la vie semble à la fois misérable et extraordinaire – SDF, alcooliques et drogués en tout genre, vieux ou jeunes, hilares ou mélancoliques, défoncés ou ivres morts, emmurés dans leur crasse, ou braillant à tue-tête d’obscurs propos.
Ce n’est qu’à cette heure nocturne que lui reviennent ces paroles oubliées aussitôt entendues, plus vives que jamais, et ce n’est qu’à cet instant qu’elle en ressent la portée. Elles aiguisent sa douleur, qu’elle met pourtant tant d’efforts à essayer d’éteindre, d’étouffer. Marie sait bien ce qui la fait souffrir, lentement, continuellement, et ses tentatives d’y échapper l’y ramènent sans cesse. C’est le sentiment de courir toujours après quelque chose qu’elle n’atteindra jamais : une beauté très particulière, qui se reflète parfois en certaines personnes, en certaines choses, en certains instants.
C’est une aura qui anime et illumine la fille blonde, aux cheveux relevés, au sourire franc et doux, aperçue dans la rue tout à l’heure. C’est la lumière orangée de ce lever de soleil un matin d’automne particulièrement chaud, qui embrase le ciel, qui inonde la rue, qui transfigure tout ce qu’elle touche. C’est l’ombre d’un filet de protection en plastique planté le long d’un trottoir pour délimiter les frontières d’un chantier, qui ondule sur le bitume, devenant mer et dunes. C’est le regard doux et pénétrant d’un jeune homme croisé la semaine passé, dans lequel elle avait l’impression de pouvoir se perdre en un frisson… C’est quelque chose de si difficile à cerner, une qualité qui s’incarne en de rares personnes, en de rares objets, en de rares évènements. Cela se loge dans l’essence même des êtres et des choses, comme si elles étaient habitées de la même âme.
Elle n’est pas même sûre que les autres aient accès à cela… Elle craint d’être la seule à pouvoir le voir, ce qui par moments lui fait terriblement peur, peur d’être folle, et à d’autres, la met dans un état d’exaltation extrême. Quête infinie et vouée à l’échec, puisqu’elle ne cherche pas obtenir, ni avoir, ni même posséder, mais être. Elle souhaiterait devenir cette aura si spéciale, être enveloppée et rayonner de cette beauté mystérieuse. Elle souhaiterait se transformer, en être transfigurée, réincarnée. Cette qualité qu’elle peut voir sans saisir sans cesse lui échappe, et cette fuite lui est douloureuse, comme si elle perdait à chaque fois un petit bout d’elle-même, jusqu’à avoir envie d’en mourir.
Et cette douleur l’envahit au point de ne plus laisser place à quelque pensée, à quelque autre sensation. Il n’y a plus que ce déchirement intense et lancinant qui la traverse de part. Elle se met à courir de plus en plus vite, à fuir, à s’enfuir. Sa respiration se fait haletante, puis rauque, mais elle ne sent ni la brûlure dans ses poumons, ni la chaleur qui se répand dans les muscles de ses jambes, ni le sang qui afflue et comprime son visage, et menace de faire exploser sa tête.
Elle dévale les rues en enfilade, dans un étonnant silence… Le bruit de ses pas se fond dans la nuit, seul le sifflement de sa respiration résonne discrètement, s’élève tel l’air tiré d’un flutiaux enroué tandis qu’elle file, légère…
Vite, la suite.....
RépondreSupprimerDès ce week-end ou la semaine prochaine, promis :)
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