Citations

"Par-delà toutes les raisons sociales et psychologiques que je peux trouver à ce que j'ai vécu, il en est une dont je suis sûre plus que tout : les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres."
Annie Ernaux, L'évènement

"Si je ne pensais pas que la mission d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais pas un but que je crois utile, je m'arrêterais ici, et je n'essaierais pas de décrire ce que j'éprouvais ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives."
Gérard de Nerval, Aurélia

jeudi 8 mars 2012

Marie, Episode 6 : De la colle au ventre

Il y a cependant des jours où la lecture est un impuissante à apaiser ses maux. Il y a des fois où, tout simplement, ça ne marche pas. Des soirs comme celui-ci où ses sens anesthésiés, son imagination tarie paraissent ne plus jamais pouvoir être ranimés. Tout effort de lecture s'avère alors vain. Elle n'en a même pas l'envie, toute once de désir l'a quittée et elle peut rester des heures debout devant sa bibliothèque à regarder sans les voir les tranches des livres pourtant offerts, prêts à être saisis, lus, dévorés avec joie et avidité. Mais elle ne peut tout simplement pas.
Il y a des soirs comme celui-ci où tout ne lui semble être qu'une immense mascarade. Des soirs où la conscience aiguë de son insignifiance, le caractère dérisoire de son existence, le vide infini qui est celui de sa vie occupent toute la scène, l'étouffent de sanglots ravalés en une grosse boule qui lui colle au ventre.
Elle erre plus qu'elle ne se promène le long des quais. Les lumières de la ville, criardes, blafardes des lampadaires ou colorées des néons des boutiques l'agressent et l'attirent tout à la fois. Elle s'arrête devant la devanture d'une pharmacie de garde, encore ouverte à cette heure tardive. La lueur verdâtre de l'enseigne lumineuse confère à son visage un teint blafard, définitivement maladif. Rien n'arrête son regard, ni son reflet dans la vitre, ni l'étalage de la vitrine, ni l'intérieur de l'échoppe. Lointain, il glisse, voyage vers d'illusoires rivages. Ses yeux, ses grands yeux bleus tout entiers habités par de mystérieuses chimères sont soudain glaçants, cinglants. Si elle pouvait se voir, elle en frissonnerait, et serait tirée brutalement à la réalité et à ses contingences. Mais son reflet ne l'atteint pas.
Sous l'emprise d'une brusque impulsivité, elle entre. Le lieu est désert. Une lumière crue et froide inonde l'étalage de dizaines, de centaines de petites boîtes de carton abritant qui une crème, qui des petites pilules de toutes couleurs, de toutes tailles, de toutes formes, qui des sachets de milliers de petits grains solubles. Multitude de petits trésors aseptisés, au goût, à l'odeur ou à la texture idéalement propres. 
C'est d'un pas décidé mais comme étranger qu'elle se dirige vers le guichet derrière lequel se tient une grosse bonne femme à l'air maussade. Un regard fatigué, terne, de qualité presque bovine se tourne vers elle. Des lèvres s'avancent, grosses et mal maquillées : le rouge à lèvres n'a pas résisté au lent écoulement des heures, seul leur pourtour est encore cerné d'un orange brillant et tapageur. Cette bouche outrageusement ourlée profère un : 
"C'est pour quoi ?", à la fois las et belliqueux.
"Un flacon d'éther, s'il vous plaît".
Cette voix pour sûr n'est pas la sienne : le timbre est clair et le ton, assuré. Pour un peu, Marie en serait presque fière.
"Votre ordonnance ?"
"Pardon ?'
"Oui, vous avez votre ordonnance ? Parce que moi j'peux pas vous donner ça comme ça. Y me faut une ordonnance".
Envolée, la belle assurance. Décontenancée, Marie craint de flancher. Le rouge lui monte aux joues, brûlantes, son corps se raidit, elle se balance maladroitement d'un pied sur l'autre, tente de gagner quelques fractions de secondes.
"C'est pour quoi faire ?", continue le Cerbère des lieux.
"Euh, c'est juste pour, euh..."
Balbutiante, elle souhaiterait disparaître, être engloutie par la terre, immédiatement. Un instant elle pense se confondre en excuse et tourner les talons, s'enfuir. La pharmacienne la dévisage, impavide, sans réaction aucune. Elle fait peu de cas de la réponse à sa question posée mécaniquement. Alors, Marie enchaîne :
"C'est parce que je me suis écorchée il y a trois jours, et j'ai mis un gros pansement, mais voilà, ça a laissé des traces de colle sur la peau, ça ne part pas avec le savon. Et ce n'est pas beau, ça tire la peau en plus, mais du coup je..."
D'un haussement d'épaule qui fait trembloter sa chair répandue en cascade, du double menton sur la poitrine, de la poitrine sur le ventre, du ventre sur les cuisses, la pharmacienne exprime sa totale indifférence. Pire que le mépris, pire que l'arrogance, pire que le dédain : de telles attitudes impliquerait au moins qu'elle la regarde.
"Prenez du dissolvant à ongles, ça fera l'affaire"
Alors elle se tourne, se penche péniblement, se relève en soufflant, assène un flacon de dissolvant sur le comptoir. Elle lève les yeux vers Marie pour réclamer son dû, mais c'est comme si elle ne la regardait même pas. Marie a de toutes façons rarement vu une personne de si peu de signifiance, si terne et creuse, comme morte au monde. Elle paie, rapidement, pour se soustraire le plus vite possible à la vue de ce personnage qui l'écoeure. Le prix annoncé, exhorbitant, n'est qu'un dérisoire détail : tout et plus rien n'ont d'importance.

mercredi 1 février 2012

Lies


- This ain't a game, he said.
- Good, 'cause I ain't playing anymore, she said back.
But then, upon the next few months, she sadly witnessed the prooves of his duplicity, his unrealibility, the inconsistency of his words.
She watched him using the same tricks on all these other women - quite an amount of them were falling in the traps he had set.
She grew even sadder when she realised she'd been dreaming all these time. This so-called romance was pure imagination... it felt like her soul had been soiled. She had fooled herself once again, with still the same usless, pointless ideals... She wished she could wash them all off, and get free at last. 
She turned to the mirror and watched herself. Tears were falling off, water accumulating in the wrinckles which were yet starting to dig her face, deeper with the crying. She wished she could rip her skin off, all of it, and start growing a new one, all soften and soft and ferm. She could see it, so beautiful, so clean, so pure.
We ain't young and beautiful anymore, we never were, we never will be. Secret hopes are falling apart. All of this was just hypothetical promises, childish wishes, long-learnt lies from conventional moovies and soap operas. They had grown so numerous in her head, tightly linked to one another. She was affraid she would find herself empty, if she got rid of them all.
And they had sex like she never did in her whole life.

Facéties

Je rêve d'un monde d'oubli
Bercé par les mots, les images, les couleurs, 
Les mélodies et les saveurs
Par d'autres insufflés.
Je m'imprègne de ce monde d'infinis sans cesse renouvelés
Mon esprit égayé, par ces vapeurs énivré
S'enhardit, me joue des facéties.


Freddie converse avec Proust et Racine.
Woody Allen prend le thé avec Audrey Hepburn, tandis que la grande dame qu'est Pina Baush dirige les chorégraphies de sa nouvelle comédie façon broadway.
Tatsumi échange avec Edgar Allan Poe.
Antony Hegarty et Marilyn Monroe improvisent un duo sous l'oeil hagard de Kurt Cobain et la caméra facétieuse de Tim Burton.
Guillaume Apollinaire émerveillé de la virilité exhibée de Rocco, invente de nouvelles métaphores impliquant grattes-ciels newyorkais et cougars sur le retour.


Ces mondes bigarrés
Nourrissent mes rêves
Abreuvent mes désirs
Me procurent les plus hauts plaisirs.
Je m'y plonge sans m'y noyer,
Jamais repue, je savoure sans trêve.



La falaise


Pieds joints au bord de la falaise, mon corps tendu, mes muscles un à un raidis, en arc de cercle retenue, contenue. Toute entière en cette ligne, je suis. Tour a tour, je me sens puissante et insignifiante, immensément grandie et réduite au silence, devant le vide étendu où se mire le sentiment de mon propre anéantissement. Époustouflée, écrasée, indécise, j'hésite entre le rire sardonique et les larmes éclectiques, entre dominer le monde et m'y jeter à corps perdu, le vide précipiter, néant retournant au néant.

Déjà je vois le paysage tourner, les sapins épouser les rochers, le ciel et la terre fusionner, le monde entier pris dans un coït géant où se mélangent le nord et le sud, l'est et l'ouest. La terre redevenue plate, disque passé au quarante-cinq tours de ma folie, est aspirée dans le tourbillon des quatre éléments. Le feu se joue de l'eau qui ne peut plus l'éteindre, la terre s’effrite, devient vent de poussière qui ouvertement charrie dans son sillage un indescriptible ramassis. Dans cette folle bataille sans gagnants ni perdants, l'implosion menace. Des couleurs éclatent, le bleu de l’eau, la flamme orangée, l’arc-en-ciel du vent et la terre de sienne forment les courbes d’une mosaïque infinie. Chaque parcelle est aimantée vers les opposés, chacune aimante en sa manière destructrice.

C'est la guerre de sécession dans ma tête, la quatrième guerre mondiale a eu raison de la quatrième dimension. L'explosion nucléaire a annulé l'unité des nations, atomisé l’équilibre fragile de mon monde intérieur. Je pars a la dérive de la collecte de mes neurones éparpillés, disséminés en étoiles sanguinolentes. Le grand puzzle s'est disloqué et j'en ai perdu le modèle. Condamnés à de multiples errances, des bouts de moi se rencontrent sans se reconnaître.

Déjà je sens le poids de la chute m'écraser, m'étreindre une terreur d'une folle densité. Je sens surgir l'ultime douleur, foudroyante, en un dernier sursaut me renverser...



… De l'autre côté de la falaise. Retrouvés la détente salvatrice de mes jambes, l'élasticité bienfaisante de mon corps, ressort aimanté qui m'attire à terre. Le rude contact du sol, tel un électrochoc reconstitue les plis et les coutures, l'unité retrouvée de mon enveloppe charnelle. Articulés, dociles, bien huilés, mes membres s'alignent, s'étirent, ou se plient. Allongée, la tête de coté, je contemple ma main, paume ouverte vers le ciel, la jointure du poignet, le délié de l'avant-bras, mon regard remonte, caresse l'angle du coude et le courbe du bras, l'attache de l'épaule.
Et la vie à nouveau dans son giron m'accueille, d'un bond je m'élève.

Je garderai toujours en moi l'éclat de cet égarement. L'ultime connaissance de l'expérience suprême me donnera sur les autres et le monde un puissant ascendant. Une lucidité nouvelle, un acérement des sens me hisseront au rang d'Enée, d'Orphée, et autres héros.
Pieds joints au bord de la falaise, je sens poindre dans ma poitrine, enfler en mon ventre, déferler dans mon corps un rire que je jette de toutes mes forces, grotesque, énorme, assourdissant, se répercutant en écho infini. Tous ont entendu ce message relayé par le vent. La forêt et ses esprits en ont frissonné. Le soleil derrière un banc de nuage s'est voilé. La lune impressionnée s'est faite nouvelle. Les nymphes pudiquement dans l'ombre se sont effacées.
Tous savent maintenant que je suis.

jeudi 12 janvier 2012

Over you

I wanna be all over you
But you look at me like you've put a restraining order at me
You do know you've got dangerous eyes, don't you?
Don't point them directly at me
Be carefull with my heart
I may look strong but i'm really weak on the inside.

Baisers

Baisers égarés, disséminés, éparpillés,
Baisers dévoilés, désemparés, insensés,
Baisers incongrus, éperdus, répandus,
Se dispersent sans retenue.

Règne nocturne

Tapie derrières les volutes noires ourlées de velours,
Dans les plis et circonvolutions des rideaux d'une étrange scène,
Elle gît, majesteuse,
Ronde et acerbe, moqueuse et dédaigneuse.
De sa froide lumière elle aiguise sa couche aérienne, nuages accumulés
comme autant de coussins dont elle marque les contours
du sceau de son éclat métallique réfléchi, réverbéré à l'infini.

Les soirs où elle daigne paraître, elle observe l'arène où évoluent les hommes,
contemple, indifférente, leur misère, leurs déboires, leurs égarements.
Tout à la fois spectatrice et actrice,
A leur insu elle guide leurs gestes.
Eléments et êtres vivants se plient à ses injonctions.

Lointaine, nul ne peut l'approcher,
Pas même les astres qu'elle tient à juste distance.
Comme les hommes, ils ne peuvent que l'admirer du lointain.
Elle exerce sur eux son étrange attraction,
Soupirants réduits à l'impuissance, vassaux désabusés.
Leur loyauté est d'une pureté inégalée.

Elle nourrit une vie secrète,
Nul ne sait où cycliquement elle se retire.
Certains parlent d'un chagrin d'amour oublié,
Qui l'a marquée du sceau d'une mélancolie infinie.